J'ai très récemment évoqué
ici comment cartes et globes apparaissaient comme des attributs symboliques du pouvoir dans des tableaux du XVIIème siècle. Aujourd'hui, c'est sur une autre signification des cartes et des globes dans quelques tableaux du XVIIème siècle que je voudrais m'attarder.
Johannes Vermeer, dit aussi Vermeer de Delft, est né à Delft (Pays-Bas) en 1632 et décédé dans la même ville en 1675. Il fut baptisé "le Sphynx de Delft"
"à cause de la combinaison de couleurs inimitables et la luminosité déconcertante présentes dans ses œuvres. Les peintures de Vermeer se distinguent par une utilisation subtile de la couleur et un arrangement idéal, créant une illusion d’espace particulière". La carrière de Vermeer semble avoir été assez courte et son œuvre relativement limitée puisqu'en vingt ans, il n’a peint que quarante-cinq tableaux, dont trente-sept nous sont parvenus.
Vermeer est considéré comme un peintre relativement novateur par sa maîtrise particulière de la perspective et de la mise en lumière pour l'époque. Mais il est aussi considéré comme un peintre ayant usé de la symbolique des objets peints.
Pour s'en convaincre, il suffit de s'attarder quelques instants sur plusieurs tableaux de Vermeer qui nous intéressent particulièrement ici parce qu'ils comportent l'image de cartes et de globes mais dont la signification n'est pas ici de magnifier l'oeuvre d'un monarque ou d'en représenter symboliquement le pouvoir.
A ce titre, deux tableaux de Vermeer sont plus particulièrement connus et ont souvent été associés sans que l'histoire de l'art puisse affirmer avec certitude que Vermeer les ait vraiment considérés comme un couple : le Géographe et l'Astronome.
Le Géographe daté de 1669, et visible au Städelsches Kunstinstitut de Francfort, représente un homme qu'on imagine un géographe, se penchant sur des cartes, un compas à la main. Derrière lui, sur l'armoire, un globe terrestre domine la scène, et au mur est accrochée une carte dont il est difficile d'identifier ce qu'elle représente. Sur le mur on peut lire une date en chiffres romains, 1669, date du tableau.
L'Astronome ou
l'Astrologue, visible au
Musée du Louvre, date de 1668. Il représente là aussi un homme, qu'on peut penser être astronome, qui ressemble étrangement à l'homme représenté dans Le Géographe et qui pourrait être le savant Antoni van Leeuwenhoek. La présentation interactive proposée
ici (en anglais) de ce tableau est passionnante.

Ces deux tableaux sont les seuls parmi ceux qui nous soient parvenus, où l'on peut voir un homme, seul, dans un rôle de savant mais qui n'a pourtant pas l'air d'être le personnage central des tableaux.
Comme souvent dans les tableaux de Vermeer, la lumière vient de la gauche du tableau, là où se trouve la fenêtre, la partie droite étant davantage plongée dans une semi-obscurité.
A titre anecdotique, ces deux tableaux ont été "regroupés" en 2005 par Robert Taillet, à l’occasion du 10ᵉ anniversaire, le 16 Juin 2005, du site Astronomy Picture of the Day de la NASA.

Noter la mise en place d'un globe en couleurs (lunaire, terrestre, céleste ?) sur la table, le remplacement du globe terrestre par celui d’Uranus sur l’armoire, la photo du télescope Hubble en orbite autour de la Terre accrochée sur le mur, la nébuleuse planétaire sur la porte de l’armoire et la date en chiffres romains MDCLXVIIII soit 1969.
Pour Monique Pelletier, ancienne directrice du Département des Cartes et plans de la BNF, les globes représentés sur les peintures de Vermeer
Le Géographe et
L'Astronome seraient le globe terrestre de Jodocus Hondius, dédié à Maurice Nassau, gouverneur des Provinces Unies et le globe céleste du même auteur, dédié à deux savants de l'époque, Leyde et Franeker (
"Cartographie de la France et du monde de la Renaissance au Siècle des Lumières", Conférences Léopold Delisle, BNF, 2001). On retrouverait l'un de ces globes dans
L'allégorie de la foi où l'on voit une jeune femme posant le pied sur le globe terrestre, à hauteur de l'Asie qu'il faut alors convertir.
L'allégorie de la foi, (environ 1671-1674), visible au Metropolitan Museum of Art à New York
Il y a au moins six autres tableaux de Vermeer où l'on peut observer des cartes accrochées au mur.
La femme au luth (environ 1660) visible au Metropolitan Museum of Art de New-York
Jeune femme au pichet d'eau ou
Jeune Femme à l'aiguière (environ 1662-1665) visible au Metropolitan Museum of Art de New-York
Allégorie de la peinture ou
Le peintre dans son studio ou
L'Art de la peinture (environ 1665-1666), visible au Kunsthistorisches Museum à Vienne.
On trouve une version un peu "modernisée"
sur ce site.
Extrait de "En peinture, Simone ! Petite anthologie imaginaire de la 2CV dans l'histoire de l'art occidental" d'Alain Créhange (éditions Fage, 2007)
La Femme en bleu lisant une lettre, (environ 1662-1665) visible au Rijksmuseum à Amsterdam
L’officier et la jeune fille riant, (environ 1657), Frick Collection à New York. La couleur rouge de l'habit de l’officier symbolise le pouvoir et la passion. Face à lui, la carte murale reprend les mêmes couleurs que celles de la jeune fille. Cette dernière, qui ne sent pas seule ni désarmée, peut donc sourire, sans peur, et faire face à l'officier.
La lettre d'amour, (environ 1669-1670) visible au Rijksmuseum à Amsterdam
Dans ce tableau, la carte est accrochée sur le mur de gauche au premier plan. Elle à peine visible. Elle tente de masquer en vain des coulures de peinture sombre sur le mur.
Dans son passionnant ouvrage
"Histoires de peintures", Daniel Arasse parle de Vermeer. Il évoque notamment les cartes géographiques si souvent présentes dans les tableaux de Vermeer, et qui, pour lui, sont une façon de mettre en scène la nouvelle vision du monde qui émerge de l'histoire des découvertes et des progrès de la cartographie de l'époque. Et Arasse de rappeler que
"La Géographie, comme le disent les gens du XVIIème siècle, c'est l'Histoire mise devant les yeux". A propos de la carte géographique accrochée au mur dans
L'Art de la peinture, Arasse affirme que cette carte
"magnifiquement reproduite mais illisible, parce que la lumière empêche de la voir" cherche à prouver qu'il n'est plus possible de voir le monde comme avant et que le tableau représente une sorte de
nuova descriptio, une nouvelle description du monde mais aussi une nouvelle façon de peindre le monde et donc de représenter. La carte géographique, si elle représente un monde nouveau, dont la connaissance des limites ne cesse de progresser à l'époque, se veut aussi une façon de signifier qu'il n'est plus possible de voir le monde comme avant. Le tableau devient alors pour Vermeer une nouvelle façon de peindre le monde, dépassant les limites de la simple représentation cartographique. Découvrir, observer, décrire ce qui était jusqu'alors inconnu (ce qu'incarne la figure du savant géographe ou astronome), c'est aussi comme jeter un trop plein de lumière sur la pénombre. Arasse parle alors de métaphysique de la lumière chez Vermeer : ce qui est le plus lumineux n'est pas ce qui est le plus visible, ce qui est éclairé n'est pas ce qui est le compréhensible. Autrement exprimé, il y a dans l'ombre une lumière insoupçonnée, qui n'est pas forcément visible de prime abord et qu'il faut faire l'effort de la trouver, de la discerner. Il ne faut pas oublier que Vermeer, qui avait reçu une éducation protestante calviniste, doit, pour pouvoir se marier, se convertir à la religion de sa femme. Les catholiques étaient alors aux Pays-Bas une minorité marginalisée, qui se trouvait dans l'ombre de l'Europe protestante.
Dernier point : il ne faut pas oublier de mentionner que les cartographes hollandais du XVIIème siècle étaient, avec les Allemands et les Britanniques, parmi les meilleurs cartographes de l'époque. Du fait du rôle primordial des compagnies hollandaises comme celle des Indes occidentales et orientales, la cartographie était devenue une discipline d'excellence, rendue indispensable pour décrire les territoires nouvellement conquis mais aussi pour faciliter les commerces entre ces nouvelles colonies et les Provinces Unies (nom des Pays-Bas de l'époque). La suprématie des cartographes hollandais ne fut contestée par les Français et les Italiens qu'à partir de la fin du XVIIème et le début du XVIIIème siècles. De plus, la cartographie était indissociable de la peinture aux Pays-Bas comme l'explique très bien Jeremy Black dans son ouvrage
"Regards sur le monde. Une histoire des cartes" (Octopus-Hachette, 2004).