Dans son un article paru dans la rubrique "Essais" du journal Le Monde daté du 2 juin 2009, David Zerbib rend compte de l'ouvrage de W.J.T. Mitchell intitulé "Iconologie. Image, texte, idéologie" paru dans la collection "Penser/croiser" aux éditions "Les Prairies Ordinaires" .
Mitchell, professeur de littérature et d'histoire de l'art à l'Université de Chicago, est considéré comme l'un des représentants des "visual studies" nées aux Etats-Unis dans les années 80 pour aborder les images en sciences humaines, en marge de l'esthétique ou de l'histoire de l'art, et révéler le regard comme construction politique.
Dans son ouvrage, Mitchell s'intéresse davantage à l'idée d'"imagerie" en tant que telle qu'à l'"identité matérielle des images". Se situant à la frontière entre l'image et le langage, le livre de Mitchell affirme que, contrairement au mot, "l'image est le signe qui prétend ne pas être un signe, qui se déguise afin de se faire passer (et, aux yeux du croyant, il y parvient en effet) pour une immédiateté naturelle et une présence". La question de base pour Mitchelle est "Comment transforme-t-on les images et l'imagination qui les produit en pouvoirs dignes de croyance et de respect ?".
S'intéressant aux systèmes de pouvoir et de valeur, c'est-à-dire à l'idéologie qui soutend notre rapport aux images, Mitchell fonde une "iconologie" (ou science des images) qui se veut une "psychologie politique des icônes" mais aussi une "étude du conflit entre ceux qui défendent la vérité des images et ceux qui la pourfendent comme illusion". Rejetant l'illusion de tout projet prétendant "purger le monde de ses images", Mitchell affirme l'existence d'"hypericônes", c'est-à-dire de "représentations imaginaires qui structurent nos modes de connaissance". Poursuivant sa démonstration, Mitchell affirme que "le regard moderne" repose sur une confiance "aveugle" en des images supposées "naturelles" ou scientifiquement "vraies", lui permettant ainsi de se dévouer à l'"idôle d'une raison conquérante, proclamant la transparence du réel, alors qu'elle est elle-même ethnocentrée". Mitchell est donc un fin observateur "des rapports de pouvoir qui se nichent dans nos regards", surtout quand ceux-ci s'en remettent de plus en plus à des regards prétendument objectifs et universels. Mitchell ne propose pas un autre modèle ni une autre croyance. Il n'a comme projet de recherche que de pointer et révéler les mécanismes sous-jacents de nos regards modernes.
Partant de l'analyse de Mitchell, comment ne pas penser aux images du monde que sont les cartes et les images spatiales (satellitaires et aériennes) dont regorge notre monde aujourd'hui ?
Ainsi, lorsque Mitchell écrit "On ne comprend un tableau qu'une fois saisie la manière dont il montre ce qui ne peut être vu", on ne peut que transposer cette analyse aux images du monde, surtout lorsqu'on voit une "couverture imaginée" (au sens de couverture par des images) systématique du monde que sont les images spatiales des sites de cartographie en ligne ou des globes virtuels. Comme c'est le cas devant une affiche publicitaire, nous pensons contempler les images spatiales alors que nous sommes sous l'emprise d'une puissante représentation. L'ouvrage de Mitchell qui date de 1986, trouve une étonnante actualité avec la "googlomapisation du monde", c'est-à-dire la mise en cartes et images du monde par Google. Les cartes, mais surtout les images spatiales de Google (et de tous les autres), donnent à voir le monde avec des images qui prétendent à une totale objectivité alors que ces images sont une construction de notre regard contemporain sur le monde. Journaux télévisés, reportages, films, publicités, et même, transposés dans le domaine de l'écrit, romans et bandes dessinées, s'approprient ces images du monde et nous les imposent de plus en plus comme la seule image objective et scientifique possible du monde réel, dans une sorte d'"entreprise iconologique totalisante". Toute image est porteuse d'une idéologie et donc d'une tentative de prise de pouvoir sur les regards portés sur ces images. Il ne s'agit pas ici d'une posture un peu simpliste de dénonciation du "Big brother is watching you" de 1984 de George Orwell, mais seulement d'identifier ce qui se cache derrière les images du monde, en termes de pouvoir sur le monde et les individus auxquels ces images sont de plus en plus présentés au point de tendre vers un risque de "saturation visuelle" de nos regards sur le monde. A trop voir le monde, on risque de ne plus pouvoir le discerner ni l'observer.
dimanche 5 juillet 2009
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