Mais c'est surtout la comédie à l'italienne qui, dans les années 50 et surtout 60, vint détrôner le néoréalisme de l'immédiat après-guerre, "un genre qui par le rire évoquait de façon détournée, mais de manière très approfondie, les thèmes sociaux, politiques et culturels de l'Italie".
A travers la diversité de ces genres du cinéma italien de l'après-guerre, c'est bien d'un regard nouveau porté par les réalisateurs sur un pays en pleine reconstruction dont ce cinéma se veut le témoin privilégié.
Dans nombre de ces films, les paysages ne servent pas seulement de décor, ils sont une composante essentielle voire centrale des scénarios. Les personnages ne se déplacent pas seulement dans les paysages, ils font corps avec eux, ils en sont imprégnés. Que ce soit pour incarner une Italie misérable, contre-illustration du mythe de l'Italie moderne et nouvelle de l'Italie fasciste, ou pour alimenter une ambiance de fête triste, teintée d'une certaine détresse ou dérision, les paysages sont à regarder mais aussi à entendre et à ressentir, comme une véritable mise en scène d'images géographiques sur l'aménagement d'un espace en devenir et d'un urbanisme renouvelé.
Les personnages sont à l'image des décors, ils ne sont pas maîtres d'eux-mêmes, ils tentent d'échapper à leur sort en se rappropriant leur histoire mais sans vraiment y parvenir. Leur vie semble décidée par d'autres, invisibles, et souvent malhonnêtes.
Ainsi, la ville est montrée dans ce qu'elle a à la fois de moderne (immeubles en construction) mais aussi d'inhumaine, de désincarnée et peut-être aussi de désenchantée pour des personnages souvent à la recherche d'eux-mêmes et d'un sens à leur vie. Malgré un essor économique sans précédent du pays dans les années 50 et 60, la ville et ses immeubles modernes, cherchant à faire table rase du passé, ne parviennent qu'à donner un sentiment amer d'une histoire qui ne passe pas et d'un destin trop lourd pour ne faire qu'en rire. L'humour est souvent une pure façade, une mise en scène ; le clown triste n'est jamais très loin...
De nombreux films du cinéma italien de l'après-guerre, ne furent pas seulement un regard porté sur une réalité. Ils cherchèrent aussi à dénoncer cette réalité quand celle-ci devenait trop insupportable. Pour cela ils surent admirablement filmer les paysages non pas comme de simples décors mais comme les acteurs principaux de cette réalité. Ils ont ainsi inauguré un cinéma géographique autant qu'historique.
De ce point de vue, "Main basse sur la ville" (Le mani sulla città), produit et réalisé en 1963 par Francesco Rosi, est un film intéressant à voir comme un film d'archives sur l'aménagement du territoire et l'urbanisme de l'époque en Italie mais aussi comme une mise en scène originale d'images géographiques. En voici le synopsis.
"Sous l'impulsion de l'entrepreneur Nottola, la municipalité de Naples transforme des terrains agricoles en terrains constructibles. Les spéculateurs construisent sans précaution et le chantier provoque l'écroulement d'une maison ancienne et des morts. Ce drame ayant lieu peu avant les élections municipales, les débats font rage dans la majorité qui cherche à évincer Nottola tandis que l'opposition, menée par le conseiller communiste De Vita, pousse à la création d'une commission d'enquête. Malgré les pressions de toutes parts, cette commission est créée et va tenter d'identifier les responsabilités."
La ville de Naples est mise en image dès le générique de début du film comme elle l'est au générique de fin, par des images aériennes des immeubles construits en bordure de plusieurs des vallons qui bordent le nord et l'ouest de l'agglomération napolitaine comme si ces constructions instables risquaient à tout moment de connaître le même sort que l'immeuble qui s'effondre au début du film. Ces images, admirablement servies par une musique dramatique, donnent d'emblée à la ville un rôle central dans le film.

(Copyright 1963 ARIES, 2005 Editions Montparnasse)
En mettant en scène de façon dramatique les images de la ville et son devenir, sous la forme de plans d'urbanisme, de maquettes ou d'images de friches en cours d'aménagement, le film de Francesco Rosi voulait dénoncer une situation jugée inacceptable, celle de la collusion entre la Mafia et les pouvoirs politiques et économiques locaux à Naples. Mais ces images de la géographie de Naples font de la ville un personnage muet, symbole d'une population impuissante qui n'a pas le droit à la parole et dont les rares mouvements de colère sont aussitôt réprimés par la violence.

(Copyright 1963 ARIES, 2005 Editions Montparnasse)
L'affiche du film montre l'acteur principal Rod Steiger, jouant le rôle de l'entrepreneur Edoardo Nottola, avec une main posée sur le plan de la ville de Naples affiché au mur (d'où le titre polysémique du film). Cette main apparaît alors comme le symbole de l'emprise des milieux politico-financiers sur la ville et sa population. Le plan de la ville ne montre pas seulement l'espace à aménager dont il est question mais il incarne aussi et surtout la population de cette ville, celle qui souffre d'être mal logée et de la spéculation des promoteurs immobiliers peu scrupuleux comme Edoardo Nottola.

(Copyright 1963 ARIES, 2005 Editions Montparnasse)
On retrouve les éléments de l'affiche du film ici dans cet extrait du film proposé sur le site des Editions Montparnasse dont la scène est commentée dans le bonus intitulé "Histoire de Naples" par Myriam Tanant. Sur ce même site, le bonus "Analyses de séquences" propose un commentaire par Jean A. Gili des premières images du film où l'on voit le promoteur et conseiller municipal Edoardo Nottola venter les mérites de la spéculation foncière et du "transport de la ville à la campagne", qui passe par la nécessité de changer le plan d'urbanisme de la ville, avec l'appui de quelques élus locaux et l'aide la Mafia.
En 1995, Francesco Rosi déclarait à propos de son oeuvre cinématographique :
"Avec mes films, j'ai cherché avant tout à comprendre mon pays et à le raconter à travers un instrument, le cinéma qui, parmi les moyens de communication et de connaissance dont nous disposons, est celui qui nous permet, dans les ombres qui prennent vie sur l'écran, de reconnaître nos espoirs, nos échecs et nos victoires, d'accentuer nos doutes et de réfléchir à la façon de transformer ces doutes en force pour la conquête du mieux par le moyen de la raison. J'ai toujours cru en la fonction du cinéma en tant que dénonciateur et témoin de la réalité, et en tant que support d'histoires dans lesquelles les enfants puissent connaître leur pères et en tirer un enseignement afin de se former un jugement dont l'Histoire serait la référence. Le cinéma est Histoire et en tant que tel il devrait devenir dans toutes les écoles du monde un complément indispensable de l'enseignement". Pour autant Francesco Rosi contestait l'idée que ses films soient vus comme un cinéma documentaire "Ce n'était pas du cinéma documentaire, bien que scrupuleusement documenté dans le but de restituer la vérité et de faire renaître les émotions vraies d'une mémoire inapaisée".
Il fallut attendre près de 30 ans, pour que dans les années 90 quelques juges italiens (dont certains le payèrent de leur vie) puissent engager de opérations "Mains propres" (encore une histoire de "mains") afin que les liens entre certains édiles locaux et la Mafia fassent l'objet d'actions en justice et de condamnations. Mais les cinéastes ne sont pas des magistrats ni des élus. Tout au mieux peuvent-ils ouvrir des voies aux prises de conscience en se servant de l'histoire mais aussi de la géographie.
Aujourd'hui il "suffit" aux Napolitains de se connecter au site Internet cartographique de l'aire métropolitaine de Naples pour disposer en ligne des plans d'urbanisme :

De son côté, la ville de Naples propose de consulter et télécharger les plans d'urbanisme :

(Copyright Comune di Napoli)
Et pour savoir si les immeubles dans lesquels ils habitent sont encore dangereux comme dans le film, les Napolitains peuvent désormais découvrir en ligne les risques de glissements de terrain ou encore les risques sismiques auxquels ils sont exposés :

(Copyright Comune di Napoli)


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