mercredi 27 mai 2009

Google efface les traces cartographiques d'une ségrégation géohistorique au Japon

J'ai déjà parlé ici d'un superbe et monumental Atlas de Kyoto dont j'ai profité pour mentionner certains sites Internet d'archives cartographiques du Japon. A bien y repenser, peut-être ne me suis-je pas assez méfié en publiant certaines cartes anciennes du Japon...
Au début du mois de mai, on apprenait que Google avait eu quelques ennuis avec la diffusion dans Google Earth d'une carte d'Osaka de 1806 (issue de la collection de cartes historiques de David Rumsey dont j'ai parlé sur ce blog à plusieurs reprises) montrant les traces d'une ségrégation sociale historique connue mais qui reste douloureuse pour le Japon, celle des "burakumin" considérés comme des parias de la société japonaise. L'Internet s'est aussitôt fait le relais de cette mésaventure de Google. En France, le site Internet du journal Le Monde a relayé ici l'information et il a également publié un article à ce propos dans on édition papier.
Sur ce billet de son "non-blog", Thierry Joliveau revient dans le détail sur cet événement de l'Internet cartographique et propose d'utiliser celui-ci pour "réfléchir sur l’impact potentiel des cartes anciennes dans les WebSIG et les globes virtuels".
J'avais moi-même évoqué ici le cas de cette carte ancienne des Antilles françaises de 1681, publiée sur un site néerlandais, et intitulée "INSULA MATANINO Vulgo MARTANICO", réalisée par Nicolaas Visscher, publiée aux Pays-Bas et disponible à la Koninklijke Bibliotheek, à La Hague, et sur laquelle on peut lire le toponyme "Demeure des sauvages" séparée par une ligne continue de la "Demeure des François".

Concernant Google, la polémique est d'abord née de la diffusion de la carte d'Osaka sur laquelle on peut voir des toponymes des quartiers dans lesquels étaient regroupés les burakumin, dans des quartiers réservés, sortes de ghettos, preuve d'une ségrégation sociale et spatiale dont faisaient l'objet ces groupes de population dans le Japon du début du XIXe siècle.

Google n'avait pas fait attention aux conditions de publication de ce document historique. Si la reproduction et la diffusion d'anciennes cartes du Japon, y compris sur Internet, n'est pas interdite au Japon, elle doit, en revanche, être accompagnée d'explications historiques. Or Google n'a pas suivi ce principe en diffusant cette carte telle quelle.
Aussitôt la polémique née, Google, s'en donner davantage d'explications, a procédé tout simplement à l'effacement des toponymes incriminés sur la carte ancienne qui apparaît désormais ainsi.

On voit bien que les idéogrammes qui signifiaient la localisation des lieux d'habitations des burakumin, ont disparu. Or c'est précisément ce gommage qui a été mal reçu au Japon, en particulier par les ligues et associations de défense des descendants des burakumin.

Le terme de burakumin est utilisé pour désigner les descendants des communautés de parias dans le Japon féodal, la majorité d'entre eux étaient désignés sous le vocable de "eta" (穢多) qui signifie les "masses dégoûtantes" qui travaillaient à des occupations liées à la mort comme bourreaux ou encore ouvriers du cuir. Ces populations faisaient alors l'objet d'une ségrégation sociale importante, sous l'influence des notions Shinto du "kegare" qui signifie "souillure". Certains burakumin se réfèrent à leur propre communautés en tant que "mura" (村) qui signifie "villages".
Ce sont ces divers caractères japonais (穢多村) qu'on pouvait lire sur la carte ancienne d'Osaka avant qu'ils ne soient effacés par Google et qui signifiaient "villages de burakumin".
En 1871, le gouvernement Meiji promulgua l'"Edit d'émancipation", déclarant l'abolition des rangs sociaux inférieurs. Néanmoins, cet édit n'est jamais allé au delà de la publication du texte, sans aucun contrôle sur son application effective.
Ce n'est pas un secret que ce quartier d'Osaka, aujourd'hui baptisé Naniwa-ku et situé près de la station Ashiharabashi, se trouve à l'emplacement d'un ancien quartier occupé par des burakumin. L'article de Wikipedia sur ce quartier évoque largement le fait qu'il est actuellement occupé par une communauté de burakumin. Le Osaka Human Rights Museum, dédié essentiellement à l'histoire de la discrimination contre les burakumin, est situé à Naniwa-ku.
Aujourd'hui, les descendants des burakumin considèrent encore qu'ils font encore l'objet d'une ségrégation et de mesures discriminatoires de la part du reste de la population.
Il existe plusieurs associations et ligues de défense des descendants des burakumin dont la Buraku Liberation League qui se veut une organisation à but non-lucratif, non-gouvernementale comprenant des personnes qui ont été historiquement discriminées. Depuis plus de 70 ans, cette organisation lutte pour éliminer la discrimination et pour protéger les droits non seulement de Burakumin mais également d'autres personnes dans le monde victimes de discrimination. La BLL revendique 200 000 adhérents dans tout le pays et s'est engagée à dénoncer toutes les formes de racisme et à favoriser la reconnaissance des personnes et des peuples souffrant de discrimination dans le monde. Mais c'est une autre association de défense des burakumin qui est à l'initiative de la polémique embarrassante pour Google, la Ligue de Défense des Buraku. Celle-ci a interprété comme une négation même de l’existence des burakumin qui vivaient en ce lieu, le fait que Google ait préféré effacer les toponymes incriminés sans vouloir se prononcer pour autant sur cette "ségrégation géohistorique" et ses traces cartographiques.
En parcourant le site de la Ligue de Défense des Buraku, on peut aussi constater que cette même organisation s'est fait l'échos d'autres soucis de la firme de Mountain View autour de la diffusion d'images de Google Street View sur lesquelles on pouvait reconnaître les visages de personnes. L'organisation évoque le fait que nombre de ses membres se seraient plaints de craindre que la diffusion sur Internet de ces images puisse faciliter des cambriolages à leurs domiciles. Un symposium fut même organisé en octobre 2008 à ce propos. Les contestations ont été si nombreuses que Google a décidé début mai 2009 de recommencer la prise de clichés pour Google Street View au Japon de façon à éviter les risques de procès.
Ce qu'on sait peut-être moins c'est que "les burakumin représentent 70% des membres du Yamaguchi-gumi, le plus grand clan yakuza du Japon. Selon Mitsuhiro Suganuma, un ancien membre de la Security Intelligence Agency, 60% de l'ensemble des yakuza sont des burakumin." Du coup, on peut peut-être mieux comprendre la rapidité avec laquelle Google a pris ses décisions pour effacer les toponymes incriminés sur la carte ancienne d'Osaka ou encore pour retirer les images de Google StreetView e procéder à une nouvelle campagne de prise de vues...
 
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